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Le Delta du Mékong


C’est un animal étrange, mi-dragon, mi-tortue. Un chaton d’or serti d’une pierre bleue, qu’il porte au majeur gauche depuis des lustres. « Cette bague est mon porte-bonheur », sourit Trân Minh Nhân. Mais pour traverser le canal de Cho Gao, pas besoin de talisman : un quart de siècle passé à la barre de bateaux de croisières a fait du commandant de l’Indochine II l’un des « quatre galons dorés » les plus aguerris de l’Asie du sud-est. Et il faut beaucoup d’expérience et un sacré doigté pour naviguer sur cette étroite veine de 28 kilomètres qui relie Saïgon au Mékong, à l’ombre des tamariniers et des pagodes bouddhistes. Une sorte d’autoroute fluviale où transitent jusqu’à 2 000 embarcations par jour, barges, péniches, cargos ou plus frêles esquifs, chargés à ras-bord de tonnes de riz, de fruits, de poissons séchés, de sable ou de pétrole. Comme des funambules sur un fil mouvant, tous défilent en une infinie procession, avec une poupe pour seul horizon. Et si l’on veut doubler, il faut prendre son élan, actionner la sirène et tracer droit devant. Comme en ville. « Saïgon a ses mobylettes, Cho Gao a ses bateaux ! », plaisante le commandant, tranquille et serein.


CroisiEurope est la seule compagnie dont les bateaux naviguent sur le canal. Et le commandant Nhân est ici chez lui. « Je suis né à My Tho. Le Mékong, c’est toute ma vie ». Cette « mère des tous les fleuves », ces eaux opaques chargées d’alluvions et d’Histoire, il en parle avec amour, gratitude et respect : « Enfant, je me baignais dedans et ma famille possédait une barque, à bord de laquelle je l’ai sillonné de toutes parts. Il est beaucoup plus qu’une rivière : il est le berceau de nombreuses civilisations, l’artère nourricière de presque 200 millions de personnes et fait partie intégrante de leur identité, de leur culture et de leur spiritualité. Chacune d’entre elles lui est intimement liée ». Bienfaisant, solennel, légendaire Mékong. Géant aux multiples visages, source de vie aujourd’hui menacée par le dérèglement climatique et la folie des hommes, qui rendent vulnérable son riche écosystème. « Le Mékong possède une biodiversité unique au monde. Dans son bassin cohabitent plusieurs milliers d’espèces de plantes, de poissons, d’oiseaux, de reptiles et de mammifères. Il y a même des dauphins ! », précise Minh, le guide local.


Cap à tribord : l’Indochine II entre maintenant dans le fertile delta du Mékong. Le delta, grenier rizicole et verger du Vietnam. C’est là, après un périple de 4 000 kilomètres entamé sur les contreforts de l’Himalaya, que le grand fleuve éclate ses flots en neuf bras (« les neuf dragons ») et en un labyrinthe de petits canaux, les « arroyos », que l’on parcourt en sampan, pittoresque barque de bois à fond plat. A travers les nappes de jacinthes, elles mènent à de luxuriants fragments de terre, comme l’île de la Licorne, cathédrale végétale où se côtoient hibiscus, cocotiers et aréquiers et où le petit marché, dressé de part et d’autre d’un chemin parfumé, unit en un récital de couleurs les fruits les plus rares, pitayas, kumquats, ramboutans, jujubes, sapotilles et durians, le « roi des fruits », aussi redouté pour sa forte odeur que prisé pour ses vertus médicinales. « Ici, tu jettes un noyau et ça pousse ! », sourit Minh. Le temps semble suspendu. Assis à l’abri d’une toile, on déguste du thé au miel, des éclats de nougat et des fines galettes de riz, bercés par le son d’une cithare dans une sorte de voyage immobile, comme figés par tant de plaisir.

Puis vient l’heure de reprendre le fil de l’eau, des marchés flottants de Cai Be, véritable empire lacustre où se croisent et s’entremêlent des centaines de jonques gorgées de denrées, jusqu’au petit débarcadère de Sa Dec.


C’est ici, au cœur du « jardin de la Cochinchine », qu’une jeune fille française de quinze ans, Marguerite Duras, allait vivre un amour impossible et transgressif avec un riche héritier de huit ans son aîné, sujet d’un roman - et d’un film – devenus mondialement célèbres : « L’amant ». La maison des parents de Huynh Thuy Lê, son « beau Chinois de Mandchourie », dans laquelle l’écrivaine n’a jamais mis les pieds, fut longtemps le siège du commissariat de police sous le pouvoir communiste, avant de devenir musée national et d’ouvrir ses portes aux visiteurs. On peut même aujourd’hui avoir le privilège de passer la nuit dans l’une des deux chambres au lit à baldaquin de ce « Palais bleu », moyennant une cinquantaine de dollars, petit-déjeuner compris.


Sur le chemin du retour au bateau, le long de la rue Nguyen Huê, il faut traverser de part en part le marché de Sadec, formidable expérience où se mêlent délicates émotions et sensations fortes (âmes sensibles, pressez le pas !), avant de goûter à l’un des plus fascinants spectacles que la nature puisse offrir en ces contrées enchantées : le coucher du soleil. Sur le pont supérieur de l’Indochine II, lorsque lentement descend l’opale de feu, colorant alors le ciel de pourpre et l’eau de cobalt, chacun retient son souffle. Et mesure, comme Marguerite Duras il y a près d’un siècle, le bonheur d’être là, la puissance du moment et la splendeur du décor : « Jamais de ma vie entière je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages : le Mékong et ses bras,

qui descendent vers les océans »...


Écrit par Thierry Hubac

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