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Le Tonlé Sap


Dans ce monde amphibie où l’eau gouverne les hommes et leur destin, où la rivière regorge de forces mystérieuses et les mangroves de génies tutélaires, les bateaux ont des yeux.

Deux cercles de couleur peints à flancs de proue, pour avertir les pièges, conjurer le sort et provoquer la chance. « Surtout afin que la pêche soit bonne », complète le guide Chhayavong. La pêche, bénédiction du Tonlé Sap, qui fournit plus 80% des protéines animales consommées dans les villages et constitue 70% de leurs revenus. Elle est le garant de la survie de cette réserve de biosphère inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO pour sa valeur écologique, économique, sociale et culturelle.

Le Tonlé Sap, berceau de la civilisation khmère et de l’empire d’Angkor. Un chef d’œuvre naturel, réservoir nourricier de tout un peuple. Bienvenue au royaume du mythique Naga, le serpent à sept têtes, gardien de ses flots sacrés.

Passé Kampong Chhnang, le fleuve d’abord s’étrangle puis soudain s’évase, pour devenir un immense lac d’eau douce, le plus grand d’Asie du sud-est. Une « petite mer du peuple », théâtre d’un phénomène naturel unique au monde : chaque année à la mousson, le trop plein du Mékong envahit le Tonlé Sap, en inverse le cours et inonde le lac, dont la superficie quadruple, dépassant alors 10 000 km2, l’équivalent du département de la Gironde. La décrue nourrit ensuite la plaine de fertiles alluvions et génère aussi des pêches miraculeuses, quand de leurs longues sennes les habitants remontent des tonnes de poissons de toutes espèces, barbus géants, perches grimpeuses ou gobies marbrés, à l’ombre des vols de marabouts, de cormorans et d’ibis à tête noire. Un évènement longtemps considéré comme magique et dignement célébré à Phnom Penh lors de « Bon Om Touk », la fête des eaux, trois jours de célébrations fastueuses à la pleine lune, où se succèdent concerts, feux d’artifices et courses de pirogues.


Sur le Tonlé Sap, la vie s’organise autour du fleuve et de ses humeurs. Les habitations exondées se dressent sur des pilotis parfois hauts de dix mètres. D’autres se regroupent sur l’eau, posées sur sa robe sombre en de véritables villages flottants. Un enchevêtrement de cabanes en bambou reliées les unes aux autres composant de singulières cités lacustres où l’on trouve toutes sortes de commerces et même des postes de police, des garages et des écoles. Administrateur en Indochine au début du siècle dernier, Loÿs Pétillot s’émeut dans ses écrits de cette poésie aquatique : « C'est de tous côtés le va-et-vient des pirogues, de femmes aux écharpes multicolores, d'enfants aux mines éveillées allant au marché proche pour les échanges de la vie domestique. C'est le croisement incessant des sampans de marchands de tous sexes, de toutes races, criant en toutes langues, en phrases gutturales ou en lentes mélopées, les produits de leurs boutiques flottantes ; c'est aussi le balancement balourd de jonques pansues, chargées à couler de poissons secs, de riz ou de poteries… ». Ici, les vieilles femmes chiquent encore du bétel, les malafoutiers se saoulent au vin de palme et les gamins, au visage d’une rare beauté, se balancent avec nonchalance au rythme des hamacs.

Le soleil se lève sur une nature impériale, d’un vert intensément vivant. Et l’eau danse, délicate, dans un diadème d’argent. Le tableau est magnifique. « Plus on connaît ce pays, plus on en tombe amoureux », murmure Chhayavong, ému par tant de splendeur.

Il est l’heure de quitter l’Indochine II pour poursuivre le voyage à bord d’un speedboat. Le long bateau au nez pointu fonce sur le Tonlé Sap, brisant le velours de sa surface. Direction Siem Reap, de l’autre côté du lac, à quatre heures de navigation. Dans cette cité dont le nom évoque une bataille remportée par les armées khmères sur celles du Siam (l’ancien nom de la Thaïlande) et qui préfère le dollar au riel (la devise locale), le contraste est saisissant. Ici, point de maisons de planches, de gargotes de fortune ou de chars à bœufs, mais des palaces massifs, des restaurants branchés et des bolides rutilants.


L’ouverture – relativement récente - du site des temples d’Angkor, à quelques kilomètres à peine, a donné un spectaculaire coup d’accélérateur à l’industrie du tourisme, véritable manne économique pour la ville et le pays tout entier.


À Siem Reap, jumelée avec Fontainebleau, on trouve un aéroport international, une avenue Charles de Gaulle, une école hôtelière, quatre golfs 18 trous et un Hard Rock Café. Le soir, à deux pas de l’opulent marché couvert, les enseignes lumineuses de Pub Street - la bien nommée - lui donnent même des allures de petit Piccadilly. Et le fameux « Angkor What ? », « le bar où tout commence », devient alors l’épicentre d’une trépidante vie nocturne.

Mais loin de la house music et des mojitos, la ville a toutefois su conserver son âme, son identité et ses traditions, au bout des doigts de dizaines d’artisans, qui modèlent l’argile et tissent la soie, burinent la pierre et sculptent le bois, poinçonnent le cuivre et tressent l’osier. Formés dans des ateliers spécialisés ouverts aux visiteurs, ils sont les héritiers du savoir-faire d’un peuple fier et millénaire. Qui, il y a près de dix siècles dans la jungle voisine, a bâti l’un des plus prodigieux ensembles architecturaux de la planète.


Écrit par Thierry Hubac

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